La silhouette longiligne du jeune homme fatigué bifurqua le long de l'asphalte. Il passa une main dans ses cheveux bruns, gras, ebouriffés. Il ne se souvenait plus vraiment du temps qu'il avait passé à écumer les bars de San Francisco, juste du garçon aux yeux rouges. Ses longs doigts pâles encerclèrent le médaillon diabolique dans un sourire. Oh oui, il en était sûr, ses traits lui étaient trop familier pour qu'il ne l'aie jamais vu. Il enjamba la perron, gravit les trois marches qui le séparait de la porte et sonna. Silence. Un soupir s'échappa de ses lèvres gercées et il se laissa tomber sur le petit escalier.
Il se souviendrait toute sa vie de cette soirée. La pluie battait son visage, et bien qu'il soit enfermé dans sa chambre, la baie vitrée grande ouverte lui avait permis de ressentir chaque goutte que le ciel avait versé. Il y avait eu ce silence destabilisant et puis... elle. Meendy avait toqué. Il s'était retourné, surpris, ses yeux bleus cernés de fatigue. Elle ne frappait jamais.
- Entrez !
La jeune fille entra, plus belle que jamais. La pluie lui allait si bien. Ses cheveux blonds, grisâtres, dégoulinant de la pluie qui retombaient sur ses frêles épaules et puis ses yeux. Oh ! Ses yeux émeraudes, qu'elle avait si longtemps posé sur lui. Elle avait baissé la tête, lui interdisant de voir ses joues rosies par le temps et ses caprices. Son nez de lutin s'animait dans un reniflement peu féminin qui pourtant lui allait bien. Et il s'était approché. Il avait caressé avec toute la tendresse que Dieu avait donné à une mère aimante ses joues mouillée, et il l'avait embrassé avec tout l'amour que les anges avait cedés aux hommes. Et puis... rien. Meendy avait tourné la tête. Il s'était reculé. Silence. La pluie frappait plus fort le parquet de la chambre. Elle avait relevé la tête, le visage fermé.
- Je ne t'aime plus.
Il l'avait regardé, son regard bleu cherchant la compréhension dans ses paroles. Sa vue s'était fait plus floue et puis son coeur avait cessé de battre, assez de temps pour le faire souffrir tout en le gardant en vie. Oh oui ! Il lui en voulait de l'avoir fait souffrir ! La jeune fille avait tourné les talons, ses converses trempées grinçant sur le carrelage du couloir. Il n'avait rien dit.
- Oh ! AIRY ! Quand est-ce que tu cesseras d'ouvrir ta fenêtre quand il pleut comme ça ! Tu veux nous noyer ?!
- Hmmm...
Sa mère avait tourné la tête et elle l'avait scruté, lui, plongé dans son oreiller avec cet air pitoyable commun aux chagrins d'amour. Elle non plus, n'avait rien dit. Un regard circulaire, tap tap, elle s'approchait de la porte. La poignée grinça, elle jeta un regard à la volée au jeune homme.
- Tu devrais ranger ta chambre !
La porte grinça. Il resta, là quelque minutes à observer cette pièce, vide de tout mais tellement remplie de souvenirs. Dans les escaliers il entendait sa mère se plaindre de son comportement de gosse capricieux. Airy observa son reflet dans le miroir et un sourire satisfait étira ses lèvres. Il jeta rapidement la première écharpe qui lui fut tombée sous la main et enfila son imperméable greige, sans un mot. Le jeune homme ouvrit la baie vitrée, et malgré la fatigue qui voilait ses yeux bleus sauta sans mal au balcon inférieur. Il enjamba la barrière de fer forgé d'un bond précis et atterit dans un rire nerveux dans une flaque. La pluie claqua contre son visage et il avança l'esprit brumeux. Il n'avait plus qu'une envie. Avoir une bonne raison pour être dans un tel état comateux.
Il se souvenait avoir poussé la porte miteuse du vieil établissement Mounterground sans joie. Ses mains fragiles avaient rencontrées une écharde qui ne s'était pas gênée pour s'incruster dans sa peau porcelaine. Il avait jeté un regard circulaire pour trouvait, au final, une place tranquille au bout de la salle, près de la fenêtre et si près du bar. Le serveur, un bon vieux d'une cinquantaine s'était pointé devant lui, le torse en avant le calpin coincé entre son ventre et son bras. Un sourire édenté s'étira sur ses lèvres, et il regarda son nez rougie par un mauvais rhume remuait un futur eternuement.
- Vous v'lez quoi m'sieur ? demanda-t-il.
Airy remarqua son accent marseillais. Meendy le faisait bien. Il avait presque changé d'avis mais en fait... non.
- Une vodka et un martini s'il vous plaît.
- Ce s'ra tout ? continua le vieux serveur en inscrivant la commande.
- Non. Ammenez-moi trois packs de bière et... encore une vodka... En fait ! Ammenez une bouteille de vodka et une bouteille de martini !
- Hum... Noté, répliqua l'homme, perplexe.
Il entrouvrit la bouche, et la referma. Le "non rien" silencieux et ses méandres, songea Airy.
Quelques minutes plus tard, la table croulait sous les alcools. Oh oui ! Aujourd'hui il avait décidé qu'il ferait un coma éthilique. La sonnette de l'entrée tintat et un jeune homme entra. Les filles de joie se retournèrent pour l'observer, leurs yeux de biche brillant d'émerveillement et même les hommes posèrent leurs verres pour saluer silencieusement l'arrivée du bel inconnu. Lui aussi, scruta la pièce avant de mimer une expression de surprise. Il s'était approché d'Airy à grands pas hésitant, si consciencieux qu'il en était presque tombé. Son regard rouge attira son attention mais Airy n'en fit rien. Des yeux bizarres il en avait vu toute sa vie.
- Je peux m'asseoir ?
Airy sursauta, cette voix lui rappellait des choses. Oh ! Il aurait tout donné pour être assez sobre et pouvoir disserner dans le brouillard de l'alcool chaque trait du jeune homme.
- Hum... Tu sembles un peu saoûl, murmura le bel inconnu dans un sourire gêné.
Airy avait relevé la tête pour l'observait. Sa voix douce et sucré lui était trop familière pour qu'il ne se souvienne pas de lui.
- Tu ne te souviens pas de moi ?
- Non... Z'êtes qui ?
- Un passé peu glorieux...
- Les souvenirs parlent ?
- Il faut croire...
- Vous êtes beau !
Silence. Le jeune inconnu baissa son regard rubis, mal à l'aise et peu habitué aux avances d'un homme... saoûl.
- Tu es complètement défoncé, hein ? marmonna-t-il, le rouge aux joues.
- Complètement !
- Tu veux que je t'offre quelque chose à boire ?
- VOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOODKA !
Le jeune homme aux yeux rouges esquissa un sourire gêné en sentant le regard des Autres les scrutaient.
- Un chocolat chaud fera l'affaire ^^'

